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Les mémoires de Spirou - Franquin

C'est l'époque où, entre deux récits de longueur variable, Franquin propose parfois de courts gags. En voici quatre, tels que présentés dans mon journal en 1946. Il y a du travesti dans l'air, et c'était osé en cette prude époque où, pour complaire aux censeurs, on rallongeait les jupes des héroïnes de la B.D. américaine!

J'ai un peu délaissé les A.d.S. sportifs et, en 1948, je reviens auprès de mes jeunes camarades pour le match du siècle : Spirou - Poildur. Le petit Maurice de cet épisode est une caricature (rajeunie) de l'ami Morris qui, à cette époque, loge avec Franquin chez Jijé, à Waterloo.

L'équipe suit, en effet, tonton Joseph ; lui, Franquin, pourtant pas cavalier pour un sou, admire beaucoup les chevaux de son compagnon de table à dessin. Il l'envie un peu d'avoir à en dessiner à chaque page de Lucky Luke. Conséquence logique : Fantasio s'entiche d'équitation et me voilà monté sur un curieux canasson au caractère fantasque!

Jijé me remet les pieds sur terre en me faisant marcher au plafond ! Il remplace brièvement Franquin et me fait tomber au pouvoir diabolique du locataire de l'étage du dessus, le magicien Abdaka Abraka, qui me fait découvrir ce que doit ressentir une mouche! Ah, ces voisins !...

Dès que j'en aurai les moyens, j'irai habiter dans un coquet pavillon! Moi aussi,j'ai connu les aléas et la promiscuité des immeubles à appartements.



Imaginez-vous que Mme Pinçon, ma voisine du dessous, n'accepte pas que j'adopte un pauvre léopard égaré dans un bois. Elle collectionne les chats, mais ne veut pas de fauve à la maison.
Au vif désespoir de mon boucher habituel, qui y perd un client de choix, je ramène la bête esseulée à son légitime propriétaire. Cette bonne action nous amène à aller rétablir l'ordre dans l'île africaine de Lilipanga, où un odieux trafiquant d'armes attise la dissension épidermique existant entre Noirs et Bruns. Je découvre rapidement que la différence de coloration de ces Pygmées est de pure forme : les Noirs ignorent tout des ablutions quotidiennes. Le calme revient après quelques robustes savonnées et, le trafiquant mis sous les verrous, je fais jeter les armes à la mer. Mieux vaut apprendre à se laver qu'à tirer au fusil!

Durant quatre ans, j'ai vécu de gentilles aventures, amusantes ou surprenantes quant au fond, mais ne proposant pas de nouveaux personnages durables. Autour de notre trio - Fantasio, Spip et moi -, on n'apercevait que des silhouettes, des figurants interprétant un bout de rôle et disparaissant rapidement.
Franquin nous a cependant bien en main et, phénomène habituel chez les forçats de la reprise, sa créativité personnelle va se tourner vers notre entourage.

Henri Gillain, le frère de Jijé, lui soumet un véritable roman campagnard à un moment où il est un peu las des traditionnelles aventures exotiques ou citadines.
Je vais découvrir le petit monde de Champignac qu'Henri Gillain, prof de math, a imaginé un beau jour d'examens. Tandis que les jeunes têtes blondes de ses élèves se penchaient sur des problèmes  ardus, il admirait, au mur, une grande planche en couleurs des divers types de champignons.
Ce scénariste par hobby imaginait un parc où les arbres, les pelouses et même les fauteuils de jardin seraient composés de champignons. Un univers magique rapidement enfermé dans un gros cahier où Franquin, émerveillé, découvre de quoi composer pratiquement deux ou trois albums complets. Il va élaguer pour construire un petit chef-d'œuvre : II y a un sorcier à Champignac.
Je voulais me mettre au vert, camper dans la belle et bonne nature, mais même les coins les plus tranquilles ont leurs mystères. Des phénomènes extraordinaires troublent la vie quotidienne d'un village parfaitement typé.
Nous faisons la connaissance de Pacôme Hégésippe Adélard Ladislas de Champignac, avec qui nos premiers rapports sont plutôt tendus. Il habite un château (dont le modèle authentique se situe à Skeuvre, près de Natoye, dans la province de Namur).
La commune est administrée par un maire entiché de métaphores boiteuses, qui fait penser au célèbre M. Prudhomme de l'écrivain Henri Monnier, et de nombreux personnages savoureux sont campés avec justesse.
Le comte de Champignac cultive les champignons. Il en tire des produits aux effets étonnants. Le X 7 contient le secret de la force miraculeuse. Le X 2 fait vieillir de soixante-dix ans en une heure. D'autres inventions géniales dériveront ensuite de ses étranges expériences.

Sous le pseudonyme de Jean Darc, Henri Gillain a posé là les fondations de bien d'autres albums, car on retrouvera régulièrement la petite commune de Champignac en Cambrousse.
C'est un de mes lieux de repos favori.

Séjournant à Cassis avec Will, Jijé adresse un court intermède où Fantasio me convie à visiter les célèbres calanques. Cette partie de mer et de plongée sous marine sera le dernier apport de tonton Joseph à ma vie d'aventures. Je le regretterai, mais je suis en de bonnes mains, et Franquins'apprête à me faire découvrir l'animal le plus extraordinaire de la création.

Franquin a accompagné Jijé et Morris dans un long périple mexicano-américain. Les décors observés ne vont pas rester inutiles. Fantasio décroche un reportage au Texas, qui nous fait pénétrer dans l'univers pétaradant et quelque peu rétro du western.

Je suis tout étonné de tirer aussi bien, moi qui ne suis guère amateur d'armes à feu - que du contraire ! -, mais l'épopée des Chapeaux noirs (Fantasio et moi) se révèle être du cinéma tourné à notre insu. Un tireur d'élite me doublait. N'est pas LuckyLuke qui veut !

Enfin, j'élucide le mystère d'un vilain trafic de drogue à la frontière et je viens en aide à l'inspecteurCoutsan. Ce sera ma dernière aventure d'une série qui aurait pu animer la rubrique des faits divers de votre quotidien.

Franquin passe à la vitesse supérieure. Nous voici en 1950, et il a appris sur le tas comment construire un scénario. Il collectionne les idées et mûrit lentement les gags. Son dessin devient d'une superbe efficacité.

Mes aventures occupent avec une belle régularité la première page du journal qui porte mon nom. Les lecteurs en redemandent, et Charles Dupuis, conscient de révolution générale, propose à mon animateur de lui réserver les deux premières pages de l'hebdomadaire.

C'est au milieu de Mystère à la frontière que je vois mes cases s'élargir, se rapprochant de l'écran de CinémaScope qui fait fureur dans les salles obscures.

Avant, je me démenais sur trois cases dans chaque bande. Désormais, chaque bande se compose
de deux images seulement, mais j'occupe deux pages au lieu d'une. Le décor acquiert de l'importance et l'atmosphère croît d'épisode en épisode.

Fantasio doit surmonter trois épreuves pour bénéficier d'un héritage auquel prétend également son cousin Zantafio. Aussi, il invente le Fantacoptère et participe à une course automobile, puis nous partons en Palombie (capitale Chiquito) à la recherche du mythique Marsupilami, animal sacré des Indiens de la forêt vierge.

La découverte du Marsupilami, en 1952, va avoir un grand retentissement scientifique. Cette surprenante petite bête, au caractère enjoué, finira même par me voler la vedette dans un étonnant film documentaire réalisé par la journaliste Seccotine. Et, après avoir vécu quelques gags ici et là, il est devenu récemment une vedette à part entière, avec ses propres albums. Cher Marsu, tu me manques souvent, mais nous avons bien de bons souvenirs en commun !


J'ai honte d'avouer que notre premier soin, au retour de Palombie, a été de confier ce spécimen rare à un jardin zoologique. Nous ne nous y étions pas encore réellement habitués et mon appartement de villeà l'époque, était un logis impossible pour un animal aussi remuant.
Le zoo n'était pas une solution. Dès que nous l'y avons vu, l'idée de l'enlever et de le reconduire dans sa forêt nous est venue, à Fantasio et moi. Nous avons été devancés par les Voleurs du Marsupilami, qui voulaient en faire un animal de cirque.
Je venais d'emménager dans un coquet pavillon avec un jardin raisonnable, où le Marsupilami aurait pu s'ébattre avant de regagner sa forêt vierge natale. Nous envisagions son évasion lorsqu'un audacieux et sportif cambrioleur nous a devancés, après l'avoir drogué.

Sa piste nous a conduits au cirque Zabaglione, où nous nous sommes fait engager sous lesnoms de Cam et Léon grâce à d'amusantes petites pilules du comte de Champignac. Fantasio a particulièrement bien joué un rôle à transformations multiples et, après une sérieuse explication avec les détenteurs du Marsupilami, nous devenons ses derniers voleurs... Pour la bonne cause.

Le charmant petit animal va s'ébattre dans mon jardin avec Spip. Ah ! la paix d'un agréable pavillon de banlieue quand on a connu les grandes cités étouffantes! Quel délice!
C'est dans RISQUE-TOUT, un journal de grand format qui n'a vécu que cinquante numéros, que le Marsupilami fit une apparition - sans moi - le 1er décembre 1955.
Ce récit fut la seule grande participation d'André Franquin à ce périodique éphémère et aucun de mes albums ne l'a accueilli. Voilà un oubli réparé!

Je n'ai jamais beaucoup de temps à consacrer au dolce farniente. Fantasio est toujours sur la brèche et doit trouver des idées d'articlesépoustouflants pour la Rédaction du MOUSTIQUE. Le connaissant, je préfère raccompagner sur le terrain pour qu'il ne fasse pas trop de bêtises. Quoique moins farfelu qu'à ses débuts, il lui arrive encore de commettre bien des imprudences.Cela lui passera.

Tandis que le Marsupilami séjourne dans la belle propriété du comte de Champignac, nous utilisons les fantacoptères pour simuler un cambriolage dans un grand magasin où pas mal de gens, bien ou malintentionnés, nous ont précédés. Il y a foule, cette nuit-là, dans ce commerce qui devrait être désert.
Franquin est un passionné d'automobiles et il a imaginé un chasse-croisé assez complexe où deux espions industriels, ainsi que la jeune reporter Seccotine et le mécanicien Roulebille - déjà rencontré lors de la course automobile citée plus haut - courent après les plans de la nouvelle Turbotraction.

Je m'attends donc à une aventure remplie de bagnoles vrombissantes, d'autant que l'ami Franquin illustre désormais sur ce sujet, à ses (rares) moments libres, la chronique automobile de Starter et qu'il a commencé l'épisode dans le journal sous un titre évocateur : Spirou et la Turbotraction.



J'ai déjà récupéré, auprès du pauvre Roulebille, blessé, une partie des plans. Seccotine se joint à nous pour retrouver le reste. Fort peu galant, Fantasio supporte mal cette concurrente astucieuse et un rien collante. Elle se défend pourtant très bien, la nouvelle journaliste, et les héroïnes ne sont guère fréquentes dans la bande dessinée de cette époque.

Franquin a compris que, pour être plausibles, les héros doivent vivre dans un univers où les femmes ont leur mot à dire. C'est une discrète révolution dans un journal où les vedettes sont pratiquement toutes masculines.

Seccotine n'est pas une caricature négative de la femme : elle remporte régulièrement par sa finesse sur mon cher (et étourdi) Fantasio et nous rendra bien des services appréciables.

En attendant, nous courons après ces sacrés plans jusqu'en Afrique, où nous devons chasser le rhinocéros au chloroforme pour les récupérer. L'épisode devient en cours de route La corne de rhinocéros. Je puis vous assurer que nous, les héros, nous savons rarement au départ dans quoi
nous nous embarquons!

Franquin me surprend à chaque coup. Il revient en finale à la Turbotraction. Surprise : Fantasio reçoit en cadeau un prototype de cette reine de la route. Un petit joyau conçu d'après les recommandations de l'ingénieur Grégoire, qui était, à l'époque, un spécialiste de la traction avant. Nous l'utiliserons quelques années, avant que Franquin en crée un nouveau modèle.

En 1953, le cousin Zantafio est devenu dictateur de Palombie, où nous nous sommes promis de ramener le Marsupilami. Suivant une inspiration du scénariste Maurice Rosy, le comte de Champignac a inventé un nouvel extrait de champignon, le Métomol, qui amollit tous les métaux touchés.



Franquin va mêler ces deux données pour me lancer dans la plus pacifiste de mes aventures, quoique largement vécue sous un uniforme de colonel palombien. Oui, je fais parfois de petites infidélités à mon plaisant habit de groom, mais c'est pour le bon motif...

Je ne peux laisser l'armée du belliqueux Zantafio envahir le pays voisin et, avec l'intervention opportune de Seccotine, nous allons transformer son coûteux armement en d'inutilisables amas de métaux fondus. Enfin une guerre pour rire où les armes sont source de gags !

C'est le cœur gros que nous rendons le Marsupilami à, sa jungle. J'aurais bien pleuré en redescendant le fleuve si le fidèle et affectueux animal ne nous était pas revenu de son propre chef. Quelle joie de retrouver un ami que l'on croyait perdu à jamais!

En 1957, l'essai d'un SPIROU DE POCHE tourne court après un premier numéro. Réalisé par Franquin et Jidéhem sur un scénario de Marcel Denis, ce récit prévu pour le numéro 2 est resté inédit durant trente ans.
Déchu de son titre de dictateur, Zantafio revient en Europe ourdir une machination contre son cousin. Nous allons vivre l'étrange affaire de La mauvaise tête, un polar à rebondissements.
Des délits sont commis par un individu arborant la tête de Fantasio - en fait, un masque en plastique.
La police traque mon malheureux ami. Malgré les preuves pourtant évidentes, je n'arrive pas à croire à sa culpabilité. J'apporterai in extremis, au tribunal, la preuve de son innocence, mais Zantafio court toujours. C'est vraiment la mauvaise tête de la famille, ce gars-là!

Franquin a découvert le Midi. C'est une région qui va beaucoup l'influencer et où il séjournera fréquemment pour son plaisir personnel. Pour moi, elle est surtout synonyme d'aventures!
C'est là que Fantasio participe de manière burlesque, à son habitude, à une étape du Tour de France avant d'être arrêté par la police, représentée par le commissaire Chevelu (une préfiguration du tracassierMonsieur Boulier des gags de Gaston}.
Mon journal commence à avoir un vif succès en France et l'éditeur souhaite que ses personnages se déplacent et vivent dans ce merveilleux pays. Champignac-en-Cambrousse devient une véritable commune française, inspirée par la Thiérache souvent traversée par Franquin lorsqu'il se rend en voiture à Paris.
Je m'internationalise. Mes aventures sont déjà traduites en plusieurs langues par d'autres éditeurs. C'est la gloire!

Détail amusant : Franquin est tout à fait allergique aux bains de mer, mais il est fasciné par le monde de la plongée sous-marine et, tout particulièrement, par les expéditions du commandant Cousteau.



Sous l'influence du X 4, un extrait de champignon qui accélère le travail du cerveau, le comte de Champignac invente un véhicule sous-marin, que nous utilisons pour explorer les abysses au large du cap Rosé. C'est dans Le repaire de la murène que nous découvrons la véritable raison du naufrage du Discret, singulier cargo commandé par le redoutable John Héléna. Et le Marsupilami nous étonne une fois de plus en se révélant parfait amphibie et capable de plonger à des profondeurs incroyables !

Nous devenons ensuite de fins limiers pour confondre les voleurs de la Quick Super. Ils s'avèrent avoir des relations étroites avec le cirque Zabaglione déjà rencontré au cours de nos pérégrinations. Franquin profite de cette aventure pour faire un petit tour à la fête foraine, un autre de ses dadas... Le pauvre n'a pourtant guère le temps de s'y détendre!

Il est surchargé de travail. Il vient de signer un contrat parallèle avec le journal d'un de nos sympathiques confrères où, durant quatre ans, il va proposer un gag hebdomadaire de Modeste et Pompon sans perdre le fil de nos aventures.



Aussi fait-il appel à Will pour réaliser les décors des Pirates du silence sur un scénario de Maurice Rosy. Ce dernier a la passion des animaux parlants! Il écrira plus tard les aventures d'Attila pour Derib et, ici, il se risque à faire parler le Marsupilami. C'est un essai encore bien timide et qui restera sans suite. Le Marsupilami répète seulement certains mots. Franquin reste réticent devant cette innovation qui, poussée à bout, ôterait beaucoup de son charme animal à notre compagnon, pour le faire devenir un peu trop humain.

Incognito-City, la ville relax des milliardaires, bénéficie d'un prodigieux décorateur en la personne de Will. Des bandits organisent dans cette paisible cité le vol du siècle en utilisant un gaz soporifique fraîchement mis au point par le comte de Champignac. Eternelle dualité de la science dont les découvertes peuvent, pour la plupart, être utilisées vers de bonnes ou de mauvaises applications !

Je pars ensuite en safari photographique avec Fantasio. Je ne me lasse pas de l'Afrique.Franquin aime évoquer cette terre de soleil ardent. Il vient de s'acheter un manuel français-swahili (la langue de Zanzibar et de l'Afrique orientale), et il a une affection particulière pour la faune exotique. Le  Marsupilami va découvrir une nouvelle jungle avec ses hôtes bien particuliers...
Partis à la recherche des derniers gorilles, nous démantelons un affreux réseau d'esclavage.
Quelle triste époque! La presse vante volontiers les charmes du continent noir, ses fêtes traditionnelles, son impénétrable brousse, ses peuplades primitives et le travail de développement accompli par les colons.
Mais on cache souvent l'origine de certaines fortunes bâties sur lexploitation d'une main-d'œuvre locale asservie. Nous ne pouvons tolérer de tels agissements envers nos frères humains.
Même si nous sommes des héros de papier, nous n'en avons pas pour autant un cœur de pierre!

Notre animateur est à la pointe du combat humanitaire. Il s'inquiète du sort des Africains bien avant que ce soit à la mode.
L'aventure tournant autour d'une mine d'or exploitée en secret et d'un reportage photographique sur les gorilles, Franquin la baptise Le gorille a mauvaise mine. Certains responsables commerciaux jugent que cet adjectif risque d'écarter un public potentiel, dissuadé par cette image négative. Ce volume de ma biographie devient Le gorille a bonne mine. Ce type de critique m'apparaîtd'ailleurs comme une tempête dans un verre d'eau!

Fantasio a ramené un matériel photographique remarquable de ce reportage africain. Le farfelu est devenu un professionnel réputé. Des associations prestigieuses organisent des tournées de conférences illustrées par un film, et Découverte de notre monde sollicite sa participation à son programme. J'en suis très heureux pour lui.

Patatras! Cette consécration lui est refusée en dernière minute, car une exploratrice inconnue enlève le morceau. Cette rivale n'est autre que Seccotine. Son sujet : Les cousins de Palombie, un reportage étonnant recueilli dans l'album Le nid des Marsupilamis, où nous ne faisons qu'une (très) modeste figuration.

En cette mémorable année 1956, Seccotine apporte la preuve que notre cher Marsupilamin'est pas le seul de son espèce!
Avec une patience extraordinaire, elle a réussi à filmer la vie quotidienne d'un autre Marsupilami au cœur de la forêt palombienne. Cet espiègle cousin du nôtre s'est épris d'une ravissante Marsupilamie, et trois robustes bambins - deux jaunes et un noir - viennent transformer l'existence sans souci des heureux parents.




La race des Marsupilamis n'est pas près de s'éteindre.
Franquin s'est beaucoup amusé à illustrer cette fable poétique et animalière où les observations savoureuses abondent.
Coïncidence étonnante : son épouse vient de lui donner une fille, et d'aucuns y verront l'origine de ce récit étonnant, formant une sorte de parenthèse - un nid en quelque sorte! - au milieu de nos  aventures. Cette idylle palombienne nourrira bien des études psychanalytiques!

Pour notre part, nous félicitons chaleureusement l'exploratrice triomphante et l'heureux couple, puis nous accompagnons le comte de Champignac en ses terres, où il se propose de faire éclore sa dernière découverte, un œuf de dinosaure trouvé dans l'Arctique.

Une maladresse du Marsupilami renverse un flacon de X 2 dans la nourriture du bébé. Ayant atteint sa taille adulte en une nuit, l'animal ravage la cité. L'armée intervient sans succès et avec beaucoup de ridicule. (On reconnaît bien là le scepticisme de l'amiFranquin quant à l'utilité de ce type d'organisation.)
Heureusement, le Marsupilami n'apprécie pas qu'un maladroit de plusieurs dizaines de tonnes lui marche dessus et, pris d'une grande colère, il accule le mastodonte sur un bout de falaise où il deviendra la curiosité de Champignac.

Un gaffeur sans emploi vient de s'introduire dans mon beau journal. Il sème la perturbation - comme le dinosaure à Champignac - dans les pages rédactionnelles et, visiblement, il a une grande envie de devenir héros de bandes dessinées. Au cours de ce récit, il apparaît déjà au coin d'une rue, lisant tranquillement son journal en roulant à bicyclette. Son nom : Gaston.

Franquin va abandonner Modeste et Pompon pour se consacrer à la carrière de Gaston, parallèlement à mes aventures. Il lui donnera un jour comme ennemi irréductible un certain agent Longtarin, parent éloigné de l'entrepreneur E. Longtarin, qui, à coup de dynamite, a isolé définitivement le dinosaure sur son promontoire rocheux dans Le voyageur du mésozoïque.

La Belgique prépare fiévreusement son Exposition internationale de 1958. Mon journal fête son millième numéro et j'y suis deux fois à la fête. En couverture tout d'abord, où Franquin dessine neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois ma tête en lui donnant autant d'expressions variées et quelques anomalies à rechercher (une pipe, des lunettes, une moustache ou une barbe). La millième tête est celle de Gaston, qui, décidément, réussit à se glisser partout!
Au centre de ce numéro spécial, un petit supplément montre ce que deviendront les héros de l'hebdomadaire en l'an 2000. Fantasio et moi gardons la forme, sans véritable transformation physique, mais le comte de Champignac retombe en enfance à l'occasion de son centenaire.

Depuis qu'il a la lourde tâche de surveiller Gaston au journal, Fantasio est devenu un personnage (presque) sérieux! Nous partons ensemble dans le Midi pour des Vacances sans histoires... Un beau rêve qui n'est pas près de se réaliser. Un roi du pétrole et fou du volant emprunte la Turbotraction et casse notre belle voiture !

Il nous offre en compensation la Turbot 2, un nouveau modèle ultra-moderne remplaçant avantageusement la de Dion-Bouton 1912 aux gadgets d'avant-garde, que Fantasio s'était mis en tête d'utiliser. Toujours à vélo, Gaston vient perturber l'essai de cette petite merveille. Il s'introduit également dans notre aventure suivante.La foire aux gangsters, où nous suivons la piste de kidnappeurs dans un des lieux de divertissement préférés de Franquin : une fête foraine. Spip prend ici le pas sur le Marsupilami, et nous retrouvons l'enfant détenu dans la roulotte d'une troupe de boxeurs.

Gaston bénéficie enfin de sa propre bande dessinée, et nous ne le rencontrerons plus que lors de nos passages au journal. Franquin se fait aider par un jeune scénariste, Michel Greg, qui donne un souffle nouveau à nos aventures. En quatre ans, il nous promène de la Chine au Bretzelburg, en passant par les bases secrètes de l'étonnantZorglub.

Le prisonnier du Bouddha est un savant américain, ami du comte de Champignac, retenu dans un sanctuaire chinois admiré par Franquin dans le NATIONAL GEOGRAPHIC MAGAZINE.
Nous sommes ici en plein roman d'espionnage et, pour ce qui est des gadgets, James Bond n'a qu'à bien se tenir. Petit appareil aux pouvoirs fabuleux, le Générateur Atomique Gamma, plus connu sous le nom de G.A.G., prend place dans notre petit musée des inventions surprenantes.

Une fois encore, je quitte mon habit de groom pour des effets plus discrets : blouson, jeans et chemise rouge (ma couleur préférée). C'est moins voyant lorsqu'on s'infiltre en pays ennemi.
Jidéhem assure de superbes décors à la plupart de mes aventures conçues en amicale complicité par Franquin et Greg. Cette fine équipe s'amuse beaucoup et se répartit la tâche avec tant d'habileté qu'il est difficile de rendre à chacun ce qui est sien.
Un pressant appel du comte de Champignac nous fait revenir dans sa paisible campagne. Et c'est La peur au bout du fil...
Ayant absorbé par mégarde un produit néfaste, notre vieil ami veut détruire la nouvelle statue du redondant maire de la cité. Le Métomol va encore faire des siennes.

Solidement rodée par cette courte fantaisie, l'équipe Franquin, Jidéhem et Greg entre dans l'ère Zorglub. Cet ancien condisciple de Champignac utilise ses connaissances scientifiques à mauvais escient. Il règne sur une armée de Zorglhommes répartis dans de nombreuses bases secrètes, et son parc de véhicules aériens est composé d'engins futuristes tels que la Zorglumobile et le Zorgléoptère. Ce génie dévoyé s'est mis en tête d'inscrire un message publicitaire sur la Lune. Comme si on n'en voyait pas suffisamment sur les murs de nos villes!

Dans Zcomme Zorglub,Fantasio est enlevé par les créatures du mégalomane et échappe de justesse au conditionnement cérébral mis au point par le maléfique personnage.
Zorglub se révèle, heureusement, comme un roi de la gaffe.
Ses projets grandioses partent en fumée. Face à cet étalage de technologie de pointe, souvent proche de la fumisterie, la science de Champignac apparaît infiniment plus solide, car elle repose sur la nature et le bon sens.

Finalement, ce grand naïf de Zorglub est moins méchant que le redoutable Zantafio qui, dans la dernière base secrète palombienne du maître des Zorglhommes, prépare ses sales coups habituels! Zorglub lui-même sera sa victime en conclusion de L'ombre du Z. Il retombe en enfance sous
les effets d'une arme nouvelle aux principes inconnus.

Parallèlement à la saga de Zorglub, Franquin travaille avec Jean Roba à trois de mes aventures, qui, curieusement, seront prépubliées dans LE PARISIEN LIBÉRÉ plutôt que dans mon journal.



Je suis devenu un personnage très demandé. Ce grand quotidien français insiste pour disposer de récits inédits. Mon éditeur y voit une possibilité d'élargir mon audience. Greg écrit Tembo Tabou, une courte aventure africaine. Franquin plonge à nouveau dans l'ambiance sous-marine du Repaire de la murène avec Les hommes-bulles ; John Héléna, évadé, est de retour. Les petits formatsnous ramènent à Champignac où je crains un instant que Fantasio se trouve miniaturisé à jamais. Bill, Boule et son père apparaissent sur un champ de foire dans cette dernière aventure où, comme pour les deux précédentes, Roba collabore étroitement au dessin.

La petite équipe rassemblée autour de mes aventures se dissout. Greg devient un des scénaristes les plus sollicités de la bande dessinée, aux commandes d'une douzaine de séries et de dessinateurs vedettes. Roba et Jidéhem se consacrent à leurs propres personnages. Franquin reprend seul le pinceau. Ces années de production intensive ont été très dures. Les courts gags de Gaston lui assurent une relaxation complète, mais il se sent moins de goût pour élaborer de longs récits.

Courageusement, il attaque Q.R.N. sur Bretzelburg en 1961.
Le Marsupilami avale un transistor, les gags fusent, mais, très vite, Franquin se trouve coincé.
Il voudrait continuer à évoquer Zorglub, personnage fascinant retombé en enfance, tandis que l'éditeur suggère d'abandonner provisoirement cette idée. Pourquoi ne pas changer d'atmosphère? La haute technologie évoquée dans le cycle de Zorglub inquiète un peu l'éditeur à un moment où le  monde bouge très vite et se cherche un nouvel équilibre.
Greg est appelé à la rescousse et apporte au scénario commencé des prolongements inattendus : l'intervention d'un radio amateur, le petit roi prisonnier dans son palais et la rivalité artificielle entretenue entre deux principautés folkloriques. Fantasio tombe entre les mains du sinistre docteur Kilikil. Je cherche à franchir la frontière gardée par un chien-loup aussi agressif que bête, et je frémis déjà à ce qui m'attend dans ce pays inconnu, lorsqu'une hépatite virale contraint Franquin à réduire ses activités.

Gaston me remplace en couverture de mon journal, ce qui lui paraît tout naturel, au bougre !

Mon absence va durer quinze mois. C'est long, terriblement long, mais la patience des lecteurs est enfin récompensée. Je reviens en avril 1963, et sur une pleine planche par semaine, en dernière page du journal. Gaston conserve la couverture avant où il s'est démené durant tout ce temps pour rendre mon absence moins pénible.



Franquin a rechargé ses batteries. La suite de mon aventure à Bretzelburg est un grand moment de la bande dessinée satirique. Je découvre Krollstad, capitale de la principauté, où l'eau de vaisselle a remplacé la bière réputée d'antan. Ce pays n'a plus les moyens de boire de la bière : il achète des armes...
Le généreux pacifisme de l'ami Franquin pointe à nouveau, ainsi que son goût - hé, oui! - pour les boissons artisanales mousseuses, dégustées entre copains dans de petits bistrots accueillants.

Affamée, appauvrie, vêtue de costumes en papier journal, la population est terrorisée par la Bretzpolizei. Les usagers des transports en commun sont obligés de pédaler pour faire avancer les autobus, et la politesse veut que les jeunes hommes bien élevés y prennent la place assise des dames et des vieillards! Un vrai monde à l'envers, où les grenades des miliciens sont composées d'une boîte de conserve à laquelle on a simplement fixé un manche en bois!



Fantasio passe un mauvais moment entre les mains du docteur Kilikil, spécialiste de la torture et de la gastronomie.
Guidé par son instinct, le Marsupilami a fui la clinique vétérinaire du docteur Palpet où nous l'avions installé avant notre départ. Il aide Fantasio à maîtriser ses gardiens au cours d'une bagarre homérique dans les cuisines du château. Notre équipe se reconstitue pour capturer les escrocs responsables de la misère populaire. Ces deux anciens acteurs reconvertis en trafiquants d'armes leurrent le petit roi Ladislas de Bretzelburg et la princesse présidente du Maquebasta voisin en remplissant leurs  arsenaux d'armes factices pour répondre à de mythiques provocations frontalières. Bien des guerres ont commencé pour moins que cela!

L'abondance revient dans les deux pays après l'alliance de la royauté et de la république en un mariage discret. Dans ces principautés d'opérette, il faut bien un point d'orgue (nuptial) final, et le docteur Kilikil retrouve sa véritable vocation en devenant un cuisinier réputé.
Tout est bien qui finit bien.
Franquin a retrouvé un extraordinaire nouveau souffle. Pourtant je suis un peu triste, car je sens que je lui pèse. Nos relations s'espacent.

En 1965, je me trouve pris dans une aventure où, à nouveau, je ne suis qu'un figurant dans les démêlés Fantasio-Gaston. Trois quadrumanes ravageurs atterrissent à la Rédaction dans Bravo les Brothers.



J'ai déjà rencontré bien des personnages bizarres et des animaux déroutants dans les bureaux des Editions Dupuis. Un cheval ou une vache, cela appartient au folklore de nos campanes ; un lionceau a encore les crocs trop fragiles pour faire grand mal, mais il y a de quoi devenir fou lorsque trois singes prennent nos locaux pour terrain de jeux.

Nous les restituons le plus rapidement possible à leur propriétaire, et j'ail'impression que je vis désormais quelque peu dans l'ombre de Gaston. Il est temps que nous prenions de grandes vacances pour que Fantasio puisse se détendre. Il est au bord de l'explosion et se bourre de tranquillisants.
Après vingt mois d'absence, je reviens à la Rédaction de SPIROU en octobre 1967.

Panade à
Champignac commence comme une aventure de Gaston, mais les nerfs de Fantasio craquent et nous décidons de retourner à Champignac que nous n'avons plus revu depuis l'époque de Zorglub. Cinq années déjà!
Mais rien n'est plus pareil. Finie la belle époque de la Turbotraction, je roule désormais dans une démocratique petite Honda et mon apparence de groom se modifie. Je ne porte plus que rarement le calot, et mon moderne blouson rouge s'ouvre sur un pull-over blanc.

Le château de Champignac est encore plus délabré que d'habitude, le domaine retourne à la brousse et le comte passe pour fou à lier car il s'occupe d'un poupon au physique d'adulte : le pauvre Zorglub en pleine régression mentale après avoir été foudroyé par une de ses propres armes à la fin de l'ombre du Z.



Pacôme Hégésippe Adélard Ladislas de Champignac dorlote ce bébé grand format, change ses langes, le nourrit au biberon, tandis qu'un ultime Zorglhomme, complètement fêlé, épie le château dans l'espoir de délivrer son maître.

Franquin utilise là ridée qu'il aurait voulu développer, à l'origine, pour ma dernière grande aventure, axée sur Bretzelburg par Greg.Jidéhem lui apporte un précieux et solide coup de main pour les  décors, mais il a besoin de se sentir soutenu. Il constitue une petite équipe de copains avec Peyo et Gos pour expérimenter le scénario qu'il construit au jour le jour.

Yvan Delporte apporte son grain de sel aux concepteurs en baptisant quelques figurants de manière inoubliable : Otto Paparapap, le dernier Zorglhomme, le comte Adhémar des Mares-en-Thrombes, collectionneur de vieilles bagnoles, ainsi que le pittoresque agent Bambois.
La Zorglonde fait des ravages. A l'avant-dernière semaine de parution, nous nous trouvons quasi tous paralysés, mais cette fine équipe de scénaristes va trouver une astuce pour nous sortir de là.
Zorglub est guéri et part à la cueillette aux champignons avec son ami le comte de Champignac. Otto Paparapap se consacre au jardinage et remet la propriété en état. Fantasio est enfin détendu. Pourvu que ça dure...
C'est malheureusement un adieu. Franquin termine en beauté sa participation à mes aventures. Sa décision est prise. Quelques mois plus tard, il s'en confie à son éditeur, Charles Dupuis. Ma vie va prendre un autre cours.

 
Franquin
Fournier
Nic et Cauvin
Tome et Janry